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Pensées après l’incendie de Notre-Dame de Paris

Après le choc émotionnel de l’incendie tragique de la cathédrale Notre-Dame, ma première considération, suite au constat que personne ne fut blessé et que la cathédrale vieille de 800 avait résisté, fut ; Que cela signifie-t-il pour mon spectacle ?

J’ai visité Notre-Dame maintes fois. Je travaillais sur une adaptation du roman de Victor Hugo mêlant théâtre et cirque. J’ai décidé il y a longtemps de créer ce spectacle et de le jouer cette année. Les répétitions devaient commencer le lendemain de pâques. Tout était planifié et les dates actées pour une tournée débutant en Bretagne pour arriver jusqu’au célèbre festival d’Édimbourg, en passant par l’Angleterre et le Pays-de-Galles.

Ce devait être un spectacle mettant en scène des chevaux et des techniques aériennes, du théâtre et de la danse, de la musique acoustique et un orgue d’église de plus de 600 tuyaux sonores. La scène représentant la cathédrale devait être construite en fer et chêne, éclairée à la lumière naturelle du feu. Les tours de Notre-Dame devaient être enflammées lorsque Quasimodo tente de protéger la cathédrale de l’attaque des truands, en référence au roman de Victor Hugo (extrait largement diffusé suite à l’incendie). Esmeralda devait être brûlée plutôt que pendue. Le feu était partout.

Bien plus qu’une simple histoire romantico-gothique du 19eme siècle, Victor Hugo aborde les thématiques universelles de l’abus de pouvoir, du racisme, de l’intolérance et de l’exclusion dans un récit épique ou la cathédrale Notre-Dame et ANANKE (la personnification de la fatalité) jouent des rôles centraux. C’était tout l’enjeu de mon spectacle. C’est un texte qui demeure intemporel car il présente des caractéristiques humaines constantes; les mêmes drames, les mêmes injustices; l’avarice humaine et la luxure, aux côtés de l’amour et de la compassion.

Je me suis plongé dans l’histoire de Notre-Dame, fait des recherches sur les instigateurs et les architectes qui ont créé ce monument, j’ai questionné leur motivations, examiné les détails des sculptures, été émerveillé du chemin parcouru pour construire un tel édifice, par la foi et la croyance qu’il inspire et qui a conduit les artisans tout du long de sa construction. J’ai lu les écrits des moines Bénédictins qui ont cultivé la nature dans les beaux monastères du 12eme siècle, le symbolisme de chaque détail. Dieu était présent partout ; une feuille, une fleur, un arbre, le temps ; dans chacun des éléments naturels. Les façades des belles cathédrales gothiques européennes, avec leurs sculptures et l’usage de la lumière, rendent hommage à la beauté de la nature.

J’ai longuement cherché Esméralda, créé une troupe, collectés des matériaux, lancés des conversations sur les costumes, la musique, les effets spéciaux et la nature d’ANANKE (Les Hommes ont-ils des libertés ou tout est prédéterminé ? Qu’est-ce que la fatalité ? Avons-nous le choix ?) J’ai eu de nombreux échanges philosophiques de par le monde via les réseaux sociaux, jusque tard dans la nuit. Nous avons échangés sur les religions, l’alchimie, la Nature, l’art celtique, et le Chaos.

Des coïncidences partout. Les choses se passent comme elles le doivent, dans le chaos d’un monde bien rangé.

Les aspects pratiques ; les camions, les chevaux, le budget, la scène, le métal, le bois, les générateurs, les toilettes, les assurances, les chapiteaux, les castings, le cuisinier… ; tout était rassemblé.

Ma joie de créer un nouveau spectacle mêlant ; chevaux, itinérance, collaboration, personnes talentueuses et créatives, boue, sueur et larmes ; tout la vie était présente. Comment puis-je construire quelque chose qui soit un reflet de la cathédrale Notre-Dame de Paris ? Comment puis-je rendre justice à une telle histoire ?

Je me suis laissé transporter par l’histoire de Notre-Dame, visitant la cathédrale chaque fois que je le pouvais. J’ai rêvé des tourmentes de Quasimodo et de la passion naïve d’Esméralda, du génie torturé de Frollo et de l’arrogance de Phébus, des privilèges complaisants de Fleur-de-Lys et de l’incompétence vulnérable de Gringoire, de l’inconstante cruauté des foules et de la terreur anonyme de l’église et de l’Etat.

Mais tout cela, ce n’était qu’une histoire. Un roman écrit en 1831, une intrigue se déroulant en 1480, à propos d’une cathédrale construite au 12eme siècle et qui était en proie de devenir un spectacle itinérant en 2019.

Une fiction sublime que nous serions fiers de présenter, une collaboration d’artistes et de rêveurs qui ensemble partageraient leur création avec le public.

Balançant toujours entre l’excitation et la panique, la passion et la peur… Comment vais-je pouvoir gérer tout ça ?

Ce n’était qu’une histoire à raconter. Tout ira bien.

Mais lundi soir j’ai reçu un appel … « Notre-Dame est en feu ! »

J’ai eu du mal à comprendre… « Que veux-tu dire ? »

Tout a changé. En regardant les images ; la flèche qui s’effondre, le toit qui flambe; ce ne pouvait pas être réel. Et ensuite… « Qu’en est-il du spectacle? Pouvons-nous toujours le jouer? Que cela signifie-t-il ? »

Au fur et à mesure de la nuit, en voyant que la cathédrale avait encore une fois survécu, regardant l’effusion du chagrin et de l’émotion, le destin (ANANKE) a repris la main. C’est bien plus qu’un édifice religieux que nous avons vu partir en flamme. Le feu a touché la France en plein cœur.

En voyant l’importance des donations récoltées dans les heures suivant l’incendie, je l’ai comparé, comme d’autres l’ont fait, aux montants alloués  aux causes justes qui sont en manque considérable de fonds et de support dans ce monde profondément cruel. Paris demeure la capitale européenne des sans-abris, les guerres, l’injustice et la misère continuent de sévir de par le monde.

La cathédrale était toujours debout, et elle allait être reconstruite. Les vents tournent.

Devons-nous toujours jouer notre spectacle ?

OUI. ANANKE (la fatalité) est en vie, réelle et importante dans une nouvelle direction que je n’avais pas envisagée. Je n’ai aucune idée de comment cette évolution va se jouer. Nous commencerons les réflexions mardi quand toute la compagnie sera réunie. Nous raconterons l’histoire de Notre-Dame de Paris en honorant la cathédrale, ANANKE (la fatalité) et l’humanité.

Paul Liengaard

17/04/19